Premier amour, derniers rites

 

Depuis le début de l’été et jusqu’à ce que l’idée ait perdu de son intérêt, nous avons hissé le mince matelas sur la lourde table de chêne pour faire l’amour devant la fenêtre grande ouverte. Un souffle de vent entrait toujours dans la chambre, accompagné des odeurs du quai, quatre étages plus bas. J’étais entraîné malgré moi dans des fantasmes étranges, je voyais la créature, et après, sur la table immense où nous étions allongés sur le dos, je l’entendais dans la profondeur de nos silences qui courait et grattait doucement. La situation était nouvelle pour moi, à tout point de vue, elle m’inquiétait, et j’essayais d’en parler avec Sissel pour me rassurer. Sissel n’avait rien à dire, elle n’échafaudait pas d’abstractions, ni ne discutait les situations, elle les habitait. Nous regardions les mouettes décrire de grands cercles dans notre carré de ciel, en nous demandant si elles nous avaient regardés de là-haut, voilà le genre de conversation que nous avions, nous contentant de cultiver des hypothèses de l’instant présent. Sissel faisait les choses comme elles se présentaient à elle : remuer son café, faire l’amour, écouter ses disques, regarder par la fenêtre. Elle ne prononçait pas de phrases telles que : je suis contente, ou je ne sais plus, ou j’ai envie de faire l’amour, ou je n’ai pas envie, ou j’en ai assez des bagarres familiales – elle ne possédait pas de langage susceptible de la dissocier d’elle-même, alors je souffrais de ce qui ressemblait à des crimes imaginaires pendant que nous baisions, et j’étais encore seul ensuite pour écouter ce grattement dans le silence. Puis un après-midi, en émergeant d’une sieste, Sissel dressa la tête sur le matelas et dit : « Qu’est-ce qui gratte derrière le mur ? »

Mes amis étaient bien loin, à Londres, d’où ils m’envoyaient des lettres pleines d’angoisse et d’interrogations : qu’allaient-ils faire à présent ? Qui étaient-ils et à quoi rimait tout cela ? Ils avaient mon âge, dix-sept ou dix-huit ans, mais je faisais semblant de ne pas les comprendre. Je répondais sur des cartes postales : trouvez une grande table et une fenêtre ouverte. J’étais heureux et le bonheur semblait facile. Je fabriquais des nasses à anguilles, c’était tellement simple de se donner un but. L’été continua de passer, et je n’ai plus reçu de leurs nouvelles. Les seules visites que nous recevions étaient celles d’Adrian, le frère de Sissel, qui avait dix ans et tentait de fuir la tristesse d’une famille en train de se désagréger, les sautes d’humeur de sa mère, les sempiternelles rivalités pianistiques de ses sœurs, le goût amer des rares irruptions de son père. Les parents d’Adrian et de Sissel, après vingt-sept ans de mariage et six enfants, en étaient arrivés à se haïr avec une résignation pleine d’aigreur et ils ne supportaient plus de vivre sous le même toit. Le père était parti s’installer dans un foyer situé quelques rues plus loin, afin d’être près de ses enfants. C’était un homme d’affaires au chômage qui ressemblait à Gregory Peck, un optimiste qui avait toujours mille et un projets pour gagner de l’argent sans s’ennuyer. Je le voyais généralement au pub. Il ne voulait parler ni de son licenciement ni de sa vie conjugale, et n’avait rien contre le fait que je vive avec sa fille dans une chambre qui donnait sur le quai. En revanche il me racontait son service militaire en Corée pendant la guerre, et puis l’époque où il travaillait dans l’import-export, la fraude légale pratiquée par des amis à lui qui étaient maintenant haut placés et avaient même été anoblis, et puis un beau jour il m’a parlé des anguilles de l’Ouse, un fleuve où elles grouillaient littéralement, et de l’argent qu’on pouvait se faire en les péchant pour les livrer vivantes à Londres. Moi, j’ai parlé des quatre-vingts livres que j’avais à la banque, et le lendemain nous achetions du filet, de la lignette, des cercles métalliques, et une vieille citerne pour mettre les anguilles. J’ai passé les deux mois suivants à fabriquer des nasses à anguilles.

Quand il faisait beau, je sortais avec le filet, la lignette et les grands anneaux, et je travaillais dehors, assis sur une bitte d’amarrage. Une nasse à anguilles a la forme d’un cylindre, fermé à une extrémité et se terminant à l’autre par un long goulet d’étranglement tourné vers l’intérieur. On la pose au fond du fleuve, les anguilles se précipitent dans la nasse pour dévorer l’appât, et dans leur aveuglement sont incapables de retrouver la sortie. Les pêcheurs me regardaient d’un œil bienveillant et amusé. Des anguilles, il y en a dans le coin, disaient-ils, alors tu vas en prendre quelques-unes, mais pas de quoi gagner ta vie. La marée balayera tes nasses en moins de temps que tu ne mets à les fabriquer. Mais on leste avec du fer, je leur disais, et ils haussaient gentiment les épaules en me montrant une façon plus efficace de fixer le filet sur les cercles métalliques, leur opinion étant que j’avais bien le droit de tenter l’expérience. Quand les pêcheurs étaient sortis en mer et que je n’étais pas d’humeur travailleuse, je restais assis dans le coin à regarder la marée jouer avec la vase, et je me disais qu’il n’y avait pas urgence avec les nasses, mais j’étais bien convaincu qu’on allait être riches.

J’ai essayé d’intéresser Sissel à cette histoire d’anguilles, je lui ai parlé de la barque que quelqu’un nous prêtait pour l’été, mais elle n’avait rien à dire. Alors, au lieu de discuter, on montait le matelas sur la table et on s’allongeait là, tout habillés. Et elle se mettait à parler. Elle appuyait les paumes de ses mains contre les miennes, se lançait dans un examen minutieux de leur taille et de leur forme respective, en commentant au fur et à mesure. Exactement la même taille, tes doigts sont plus gros, avec tout ce bout-là en plus. Elle mesurait mes cils avec l’extrémité de son pouce, regrettait que les siens ne soient pas aussi longs, me parlait du chien qu’elle avait quand elle était petite, et qui avait de longs cils blancs. Elle regardait le coup de soleil sur mon nez et embrayait sur le sujet, me racontant qui, parmi ses frères et sœurs, devenait tout rouge, qui bronzait, et ce que sa petite sœur avait dit un jour. On se déshabillait lentement. Elle envoyait valser ses tongues et parlait de son champignon. J’écoutais les yeux fermés, je percevais l’odeur de la vase, des algues et du sable à travers la fenêtre ouverte. La palabre, elle appelait ce genre de conversation. Puis lorsque j’étais en elle, émotion, j’étais au cœur de mes fantasmes, plus question à cet instant de séparer l’explosion de mes sensations de la conscience que j’avais que nous pouvions faire pousser une créature dans le ventre de Sissel. Je n’avais aucun désir de paternité, là n’était pas la question. Je voyais des œufs, des spermatozoïdes, des chromosomes, des plumes, des branchies, des griffes, à quelques centimètres de ma bite l’imparable chimie qui permet le développement d’une créature à partir d’un magma rouge sombre, mon fantasme d’impuissance avant l’âge, la force du phénomène en œuvre, et cette seule idée qui suffisait à me faire jouir plus tôt que je ne voulais. Quand j’en parlais à Sissel, elle riait. « Oh, mon Dieu ! » disait-elle. Pour moi, Sissel était partie intégrante du phénomène, elle l’incarnait même, ce qui en renforçait encore le pouvoir de fascination. Elle était censée prendre la pilule, qu’elle oubliait au moins deux ou trois fois dans le mois. Tacitement, nous étions convenus que je devais me retirer, mais ça ne marchait pas souvent. Tandis que nous dévalions ensemble les longues pentes de nos orgasmes, en ces ultimes secondes je livrais un combat désespéré pour trouver le moyen de ressortir, mais comme l’anguille j’étais pris au piège, prisonnier de mon fantasme de créature tapie dans l’obscurité, affamée, que je nourrissais alors de mes généreux et blancs épanchements. L’espace de quelques fractions de seconde d’abandon, j’oubliais jusqu’à ma vie pour nourrir la créature, quelle qu’elle soit, à l’intérieur ou à l’extérieur de ce ventre, pour ne faire que baiser Sissel, engraisser mille autres créatures, et c’est ma vie entière que je jouais en ce bref instant de faiblesse. Je guettais les règles de Sissel, je découvrais tout des femmes alors, et je ne pouvais me fier à rien. Nous faisions l’amour pendant les règles faciles et abondantes de Sissel dont nous émergions heureux, poisseux et bruns à cause du sang ; alors je pensais que nous étions devenus les créatures dans le magma, que nous étions dedans, nourris par les épanchements de nuages entrés par la fenêtre, ou les émanations des bancs de vase séchant au soleil. Ils m’inquiétaient, mes fantasmes, je savais que je ne pouvais pas éjaculer sans eux. Je demandais à Sissel à quoi elle pensait, et elle pouffait de rire. Pas à des plumes, ni à des branchies, toujours. Mais à quoi, alors, à quoi ? Pas à grand-chose, à rien du tout, même. J’insistais, et elle se retranchait dans le silence.

Je savais que c’était ma créature personnelle que j’entendais gratter, et lorsqu’un après-midi Sissel s’est mise à l’entendre à son tour, qu’elle s’en est émue, j’ai compris que ses propres fantasmes intervenaient aussi, que ce bruit était engendré par nos ébats amoureux. Nous l’entendions après l’acte, quand nous étions allongés sur le dos, immobiles, vides, nets, parfaitement sereins. L’impression de petites griffes grattant aveuglément derrière un mur, un bruit si lointain qu’il fallait être deux pour le percevoir. Nous avons cru qu’il venait d’un point précis du mur. Quand je me suis agenouillé pour coller l’oreille contre la plinthe, plus rien, je sentais sa présence de l’autre côté du mur, bloqué dans son élan, attendant dans le noir. Au fil des semaines, nous l’avons entendu à d’autres moments de la journée, et occasionnellement le soir. J’ai voulu demander l’avis d’Adrian. Ecoute, le voilà, Adrian, chut, selon toi, c’est quoi ce bruit, Adrian ? Il a prêté une oreille impatiente pour entendre ce que nous entendions, mais il était incapable de rester assez longtemps sans bouger. Il n’y a rien, s’écria-t-il. Rien de rien. De plus en plus énervé, il a sauté sur le dos de sa sœur en poussant des hurlements et des cris de Sioux. Il ne voulait pas qu’on entende des choses sans lui, il ne voulait pas être tenu à l’écart. Je l’ai tiré pour libérer Sissel et nous avons roulé ensemble sur le lit. Ecoute encore, ai-je dit en le clouant sur place, le revoilà ! Il a réussi à se dégager pour sortir de la pièce en courant et en criant pin-pon pin-pon. Nous avons écouté son imitation de la sirène de police secours qui s’estompa au fur et à mesure qu’il dévalait l’escalier et, lorsque je n’ai plus rien entendu, j’ai dit : Peut-être qu’Adrian a vraiment peur des souris. Des rats, tu veux dire, a rectifié sa sœur en glissant sa main entre mes cuisses.

À la mi-juillet, nous n’étions plus si heureux dans notre chambre, le désordre et le malaise s’amplifiaient, et il ne semblait guère possible d’en parler avec Sissel. Adrian nous rejoignait tous les jours à présent, parce que c’étaient les grandes vacances et qu’il ne supportait pas de rester chez lui. Nous l’entendions depuis le bas des quatre étages, quand il criait et tapait des pieds en montant l’escalier. Il faisait une entrée bruyante, en marchant sur les mains pour ne pas passer inaperçu. Souvent, il sautait sur le dos de Sissel pour m’impressionner, il était inquiet, il avait peur qu’on n’apprécie pas sa compagnie, qu’on le renvoie chez lui. Il était de surcroît contrarié de ne plus comprendre sa sœur. Avant, elle était toujours prête à la bagarre, d’ailleurs elle se défendait très bien, se vantait-il volontiers auprès de ses copains, car il était fier d’elle. Mais elle avait changé, elle l’envoyait promener d’un air maussade, elle voulait qu’on lui fiche la paix, rester à ne rien faire, écouter ses disques. Elle se fâchait quand il mettait les pieds sur sa jupe, et puis elle avait de la poitrine comme sa mère, maintenant, même qu’elle lui parlait aussi comme sa mère. Descends de là, Adrian. S’il te plaît, Adrian, pas tout de suite, plus tard je te prie. Pourtant il n’y croyait pas vraiment, elle était juste de mauvaise humeur, sa sœur, un caprice passager, alors il persistait à l’attaquer, la défier, plein d’espoir, il avait tellement envie que les choses restent comme elles étaient avant le départ de son père. Lorsqu’il sautait au cou de Sissel et qu’elle tombait à la renverse sur le lit, il guettait un signe d’encouragement de ma part car pour lui la véritable alliance était celle qui nous liait tous les deux, les deux garçons contre la fille. Il ne remarquait pas l’absence de tout encouragement de mon côté, il le désirait trop fort. Sissel ne rabrouait jamais Adrian, elle comprenait les raisons de sa présence, mais l’épreuve était rude pour elle. Un jour, après un long après-midi de supplice, elle a quitté la pièce avec des larmes de colère dans les yeux. Adrian s’est alors tourné de mon côté en levant les sourcils avec une expression faussement horrifiée. J’ai bien essayé de lui parler à ce moment, mais il en était déjà à tourner en rond autour de moi en poussant des cris de Sioux, prêt à l’affrontement. Sissel n’avait d’ailleurs aucun commentaire à faire concernant son frère, jamais elle ne se lançait dans des considérations générales sur les gens vu qu’elle ne se lançait jamais dans les considérations générales tout court. Parfois, quand elle entendait le pas d’Adrian dans l’escalier, elle me jetait un regard et semblait se trahir par une légère moue de ses jolies lèvres.

Il n’existait qu’une façon de persuader Adrian de nous ficher la paix. Il ne supportait pas de nous voir nous toucher, ça lui faisait mal, il était sincèrement écœuré. Lorsqu’il voyait l’un de nous traverser la pièce pour rejoindre l’autre, il nous suppliait silencieusement, se ruait entre nous d’un air faussement enjoué, cherchait à nous entraîner dans un autre jeu. En désespoir de cause, il se lançait dans une imitation frénétique, ultime tentative censée nous montrer l’ineptie de notre comportement. Et puis, quand il n’en pouvait plus, il partait en courant, liquidant soldats allemands et jeunes amoureux d’une même rafale de mitraillette tout au long des escaliers.

Néanmoins, Sissel et moi nous touchions de moins en moins à présent, à notre manière tranquille nous avions perdu l’énergie. Non par quelque déclin ou érosion de notre plaisir, mais les conditions matérielles de notre désir avaient perdu de leur attrait. La chambre aussi. Elle n’était plus au quatrième étage, indépendante, la fenêtre ne laissait plus entrer la brise, mais la chaleur moite qui montait du quai et des méduses crevées, avec les nuées de mouches grises, mauvaises, qui s’attaquaient à nos aisselles et piquaient avec rage, des mouches de cuisine qui s’agglutinaient sur nos provisions. Nos cheveux étaient trop longs, trempés, ils nous pendaient devant les yeux. La nourriture que nous achetions se gâtait et prenait le goût du fleuve. Nous ne montions plus le matelas sur la table, c’est par terre qu’il faisait le plus frais et le sol était couvert d’une poussière grasse qui refusait de partir. Sissel se lassa de ses disques et le champignon attaqua son autre pied, ce qui n’arrangeait rien du côté odeurs. La chambre empestait. Nous ne parlions pas de partir parce que nous ne parlions de rien. Toutes les nuits désormais nous étions réveillés par le grattement derrière le mur, devenu plus fort et plus insistant. Quand nous faisions l’amour, il nous écoutait. Nous faisions moins l’amour et nos ordures s’accumulaient autour de nous : les bouteilles de lait que nous n’arrivions pas à descendre aux poubelles, des fromages gris et suintants, des emballages de beurre, des pots de yaourt, du saucisson avarié. Sans oublier les pin-pon et cabrioles d’Adrian qui mitraillait à tout va et assaillait Sissel. J’ai essayé d’écrire des poèmes sur mes fantasmes, sur la créature, mais je n’ai pas su trouver l’angle d’attaque, alors je n’ai rien écrit du tout, pas même un vers. Pour compenser, je faisais de longues promenades à pied le long du chenal, vers l’intérieur des terres et les mornes champs de betteraves du Norfolk, avec ses poteaux télégraphiques et ses ciels uniformément gris. Il me restait encore deux nasses à construire, tâche à laquelle je m’astreignais chaque jour. Mais le cœur n’y était plus, j’en avais assez, je n’arrivais pas à croire que les anguilles iraient jamais se flanquer là-dedans, d’ailleurs je n’étais même pas sûr de le souhaiter – ne valait-il pas mieux qu’elles restent tranquillement dans leur vase fraîche, au fond du fleuve ? J’ai tout de même continué parce que le père de Sissel était prêt à commencer, parce que je devais expier l’argent et les heures déjà consacrés à l’entreprise, parce que le projet fonctionnait maintenant sur sa dynamique propre, précaire et fatiguée, et que je n’étais pas plus capable d’en arrêter le cours que de descendre les vieilles bouteilles de lait encombrant notre chambre.

Puis Sissel a trouvé un boulot, et je me suis aperçu que nous n’étions pas si différents des autres, qui avaient aussi une chambre, une maison, un boulot, un métier, tout le monde était pareil, sauf que chez eux c’était plus propre et que leur travail était mieux, bref nous étions un couple laborieux et anonyme. C’était une de ces usines sans fenêtres de l’autre côté du fleuve, où l’on fait des conserves de fruits et de légumes. Dix heures par jour elle devait rester assise à la chaîne dans le vacarme des machines, à trier les carottes gâtées avant la mise en boîte. À la fin de sa première journée, Sissel est revenue à la maison vêtue d’une blouse en nylon rose et blanc, et d’une coiffe rose. J’ai demandé : Pourquoi tu ne les retires pas ? Elle a haussé les épaules. C’était la même chose pour elle, rester enfermée dans la chambre ou dans une usine diffusant Radio One par les haut-parleurs ficelés aux poutrelles métalliques, au-dessus de quatre cents femmes qui écoutaient d’une oreille tout en rêvant pendant que leurs mains exécutaient le sempiternel mouvement de va-et-vient, comme des navettes mécaniques. Le deuxième jour, j’ai pris le bac qui traverse le fleuve et je suis allé l’attendre devant la grille de l’usine. Quelques femmes sont sorties par une petite porte métallique dans un grand mur aveugle, et le hurlement lancinant d’une sirène a résonné dans toute l’usine. D’autres petites portes se sont ouvertes, par où elles ont surgi par dizaines, avec leur blouse de nylon blanc et rose et leur coiffe rose, pour converger vers la grille principale. Debout sur un muret, j’essayais de repérer Sissel, ce qui était devenu brusquement de la plus haute importance. Je me disais que si je n’étais pas capable de la retrouver dans ce flot bruissant de nylon rose, alors elle était perdue, nous étions perdus, plus rien ne comptait. À l’approche des grilles, la marée humaine prenait de la vitesse. Certaines couraient presque, à la façon inefficace et gauche que l’on enseigne aux femmes, les autres marchaient le plus vite possible. J’ai découvert plus tard qu’elles étaient pressées de rentrer chez elles pour préparer le repas familial, se mettre tôt aux corvées ménagères. Les retardataires de l’équipe de relève essayaient de se frayer un chemin à contre-courant. Je ne voyais pas Sissel et la panique commençait à me gagner, j’ai crié son nom et mes appels étaient foulés aux pieds. Deux femmes plus âgées, qui s’étaient arrêtées près du muret pour allumer une cigarette, me ricanèrent au nez.

Pleure pas, tu la r’verras ta mère. Je suis rentré chez moi par le chemin le plus long, en traversant le pont, et j’ai décidé de ne pas raconter à Sissel que j’étais allé la chercher parce qu’il aurait fallu que je lui explique ma réaction de panique, et je ne voyais pas comment m’y prendre. Quand je suis entré, elle était assise sur le lit et portait toujours la blouse de nylon. La coiffe était par terre. Pourquoi tu ne retires pas ce truc ? ai-je demandé. Et elle a répondu : C’était toi à la porte de l’usine ? J’ai fait oui de la tête. Pourquoi tu ne m’as pas parlé si tu m’as vu ? Sissel a tourné la tête avant de se laisser choir, le visage contre le matelas. Sa blouse était tachée et sentait l’huile de machine ainsi que la terre. Sais pas, dit-elle dans l’oreiller. Je ne pensais à rien. Je ne pensais strictement à rien après ma journée de boulot. Les paroles prononcées étaient de celles qui brisent la conversation et, après un regard circulaire autour de la pièce, je me suis tu.

Le surlendemain, un samedi après-midi, j’ai acheté plusieurs kilos de poumon de bœuf caoutchouteux et dégoulinant de sang (du mou, on appelle ça), pour l’appât. Ce même après-midi, nous avons garni les nasses avant de partir en barque au milieu du chenal afin de les installer au fond du fleuve, pendant la marée basse. Chacune des sept nasses était équipée d’une bouée pour le repérage. Le dimanche matin à quatre heures, le père de Sissel est passé me prendre en camionnette pour aller jusqu’à l’endroit où nous rangions le bateau emprunté. Nous ramions à présent, pour retrouver les bouées et remonter les nasses – l’heure de vérité ; est-ce qu’il y aurait des anguilles dans le filet ? est-ce qu’il serait rentable de fabriquer d’autres nasses pour en attraper davantage et les porter une fois par semaine au marché de Billinsgate ? est-ce qu’on cillait être riches ? Le vent soufflait, une matinée sans intérêt, je ne ressentais aucune impatience, seulement de la fatigue et une érection persistante. Le chauffage de la camionnette m’avait un peu assoupi. J’avais passé une bonne partie de la nuit éveillé à écouter les grattements derrière le mur. Je m’étais même levé une fois pour flanquer des coups de cuiller dans la boiserie. Le bruit avait cessé un instant, mais le travail de forage avait repris ensuite. Il paraissait désormais certain qu’on était en train de creuser un tunnel pour accéder à notre chambre. Pendant que le père de Sissel ramait, moi je guettais les bouées. La tâche était moins facile que prévu, au lieu de se détacher en blanc elles formaient de petites silhouettes brunes et plates à la surface de l’eau. Il nous a fallu vingt minutes pour repérer la première. En la remontant, j’ai été stupéfait de voir à quelle vitesse la corde bien blanche du droguiste était devenue comme toutes les autres cordes en contact avec le fleuve, brunâtre et couverte de rubans d’algues vertes qui pendaient de partout. Le filet aussi semblait vieux, étranger, j’avais peine à croire qu’il avait été fabriqué par un de nous deux. À l’intérieur, il y avait deux crabes et une grosse anguille. Le père de Sissel a ouvert l’extrémité fermée de la nasse pour rejeter les deux crabes à l’eau et il a mis l’anguille dans le seau en plastique que nous avions emporté. Nous avons regarni la nasse de mou frais avant de la lancer par-dessus bord. Il a fallu un autre quart d’heure pour trouver la deuxième nasse, qui était vide. Nous avons passé la demi-heure suivante à sillonner le chenal en tous sens sans repérer d’autre nasse, et entre-temps la marée avait tourné et commençait à recouvrir nos bouées. C’est alors que j’ai pris les rames pour revenir au rivage.

Nous sommes rentrés au foyer où habitait le père de Sissel, et il a préparé un petit déjeuner. Nous n’avions guère envie de parler des nasses perdues et l’on a fait tous les deux comme si on allait les retrouver à la prochaine marée. Mais nous savions qu’elles étaient perdues, balayées en amont ou en aval par la puissance des marées, et je savais aussi, pour ma part, que plus jamais je ne fabriquerais une nasse à anguilles de ma vie. J’étais également au courant que mon partenaire emmenait Adrian pour de courtes vacances, qu’ils partaient l’après-midi même. Ils allaient visiter des bases aériennes de l’armée et espéraient terminer par le Musée impérial de la guerre. On a mangé des œufs au bacon, avec des champignons, et on a bu du café. Le père de Sissel m’a parlé d’une autre idée qu’il avait, simple mais lucrative. Ici, sur le quai, les crevettes se vendaient pour rien alors qu’elles coûtaient très cher à Bruxelles. On pourrait faire le trajet deux fois par semaine, avec la camionnette pleine ; il arborait son bel optimisme jovial et tranquille et, l’espace d’un moment, j’ai cru que son truc pouvait marcher. J’ai terminé mon café. Eh bien, ai-je dit, la chose mérite sûrement réflexion. Puis j’ai ramassé le seau avec l’anguille ; Sissel et moi, on pourrait toujours la manger. Mon associé m’a dit en me serrant la main que la façon la plus efficace de tuer une anguille était de la couvrir de sel. Je lui ai souhaité de bonnes vacances et nous avons pris congé en feignant de croire que l’un de nous profiterait de la prochaine marée basse pour aller récupérer les nasses.

Après une semaine d’usine, je ne m’attendais pas à trouver Sissel éveillée à mon retour, pourtant elle était assise dans le lit, le teint pâle et les mains jointes autour de ses genoux. Elle fixait un coin de la chambre. Il est là-dedans, dit-elle. Derrière les livres, par terre. Je me suis assis sur le lit pour ôter mes chaussures et mes chaussettes trempées. La souris ? Tu veux dire que tu as entendu la souris ? Sissel s’exprimait calmement. C’est un rat. Je l’ai vu traverser la chambre, c’est un rat. Je suis allé jusqu’à la pile de livres et au premier coup de pied, il est sorti, j’ai entendu les griffes sur les lames de parquet, puis je l’ai vu courir le long du mur – la taille d’un petit chien d’après moi –, un rat, un rat gris, puissant et trapu, dont le ventre traînait à terre. Il a longé tout le mur avant de disparaître derrière une commode. Il faut qu’on le fasse sortir de là, a gémi Sissel sur un ton que je ne lui connaissais pas. J’ai fait oui de la tête mais, dans l’immédiat, j’étais incapable de faire un geste ni de prononcer une parole, il était tellement gros, ce rat, et puis il avait passé tout l’été avec nous, à gratter le mur pendant les longs silences limpides qui suivaient nos séances de baise, pendant notre sommeil ; il était devenu un intime. J’étais terrorisé, plus encore que Sissel, certain que le rat nous connaissait au moins aussi bien que nous le connaissions, qu’en ce moment même il était conscient de notre présence dans la pièce comme nous avions conscience de la sienne derrière la commode. Sissel allait dire autre chose lorsque nous avons entendu un bruit dans l’escalier, le martèlement familier et saccadé en tir de mitrailleuse. Je me suis senti soulagé. Adrian a fait son entrée habituelle – coup de pied dans la porte, bond en avant en position d’attaque, le fusil-mitrailleur sur la hanche, prêt à tirer. Il nous a servi une rafale de sons gutturaux tandis que nous, le doigt sur la bouche, nous tentions de le faire taire. Vous êtes morts tous les deux, a-t-il annoncé en s’apprêtant à traverser la pièce en faisant la roue. Sissel lui a encore fait signe de se taire et d’approcher du lit. Quoi chut ? Qu’est-ce qui vous prend ? On a montré la commode du doigt. C’est un rat. Il s’est aussitôt laissé tomber sur les genoux, pour regarder. Un rat ? Il n’en revenait pas. Formidable, c’est un gros, regardez ! Formidable. Qu’est-ce vous allez faire ? Faut l’attraper. J’ai vite traversé la pièce pour saisir un tisonnier, à côté de la cheminée, ma peur pouvait fondre sous l’enthousiasme d’Adrian, on dirait juste qu’il y avait un gros rat dans notre chambre et que le jeu consistait à l’attraper. Sur le lit, Sissel a poussé encore un gémissement : Qu’est-ce que tu vas faire avec ça ? L’espace d’une seconde j’ai senti ma main se relâcher sur le tisonnier : il ne s’agissait ni d’un simple rat ni d’un jeu, et nous le savions tous les deux. Pendant ce temps, Adrian exécutait sa danse du scalp : Oui, oui, avec ça ! Il m’a aidé à transporter les livres pour construire un rempart tout autour de la commode, avec une seule issue possible pour le rat, au milieu. Sissel continuait de demander : Qu’est-ce que vous faites ? Qu’est-ce que vous allez faire avec ce truc ? Mais elle n’osait pas quitter le lit. Notre rempart était terminé et je tendais un cintre à Adrian pour déloger le rat lorsque Sissel s’est levée d’un bond pour m’arracher le tisonnier des mains. Donne-moi ça, criait-elle en se suspendant à mon bras levé. C’est le moment qu’a choisi le rat pour effectuer une sortie par la brèche prévue au milieu des livres, et il a foncé droit sur nous, même que j’ai bien cru voir ses dents prêtes à mordre. La débandade : Adrian sautant sur la table, Sissel et moi remontant sur le lit. Cette fois, on a eu tout le loisir de voir le rat, car il a marqué un temps d’arrêt au milieu de la pièce avant de reprendre sa course, on a pu constater qu’il était puissant, gras, rapide, qu’il tremblait de tout son corps, avec sa queue qui pendait derrière comme un appendice parasite. Je me suis dit : Il nous connaît, il a besoin de nous. Je n’ai pas eu le courage de regarder Sissel. Lorsque je me suis mis debout sur le lit, que j’ai levé le bras armé du tisonnier et ajusté le tir, elle a hurlé. J’ai lancé de toutes mes forces, mais il est allé atterrir sur le plancher à plusieurs centimètres de la petite tête du rat, qui a fait demi-tour instantanément avant de s’engouffrer dans l’ouverture entre les livres. On a entendu le grattement de ses griffes sur les lattes du parquet pendant qu’il s’installait derrière la commode, en attente.

J’ai déplié le cintre en fil de fer pour le redresser, et je l’ai plié en deux avant de le tendre à Adrian. Il était plus calme, à présent, à peine plus effrayé. Sa sœur était assise sur le lit, les genoux pliés sous le menton. Je me suis posté à bonne distance de l’orifice laissé par les livres, en serrant le tisonnier à deux mains. J’ai baissé les yeux et vu mes pieds nus et pâles, dans lesquels les dents acérées d’un rat fantôme venaient se planter pour arracher les ongles. Attends, ai-je crié, je veux mettre mes chaussures. Mais trop tard, Adrian avait déjà plongé le fil de fer derrière la commode et je n’ai pas osé bouger. Je me suis courbé un peu plus sur le tisonnier, dans la position du batteur de cricket. Adrian a grimpé sur la commode pour enfoncer le fil de fer dans un coin. Il m’a crié quelque chose mais je n’ai pas eu le temps d’entendre. Le rat affolé se ruait par l’ouverture et fonçait droit sur mes pieds, prêt à la revanche. Comme le rat fantôme, il montrait les dents. À deux mains j’ai abattu le tisonnier qui a fait mouche en le touchant en plein ventre avant de le soulever du sol et l’expédier en travers de la pièce où, porté par le long hurlement de Sissel dont le poing était pourtant enfoncé dans la bouche, il est allé s’écraser contre le mur opposé, et j’ai pensé aussitôt : il a dû se rompre les os. Il est retombé sur le parquet, les pattes en l’air, fendu de bout en bout comme un fruit mur. Sissel n’enlevait pas le poing de sa bouche, Adrian ne descendait pas de la commode, je restais figé sans me relever, personne ne soufflait mot. Une légère odeur s’est répandue dans la pièce, intime, au relent de moisi, comme le sang menstruel de Sissel. Puis Adrian a lâché un pet et un petit rire nerveux de frayeur contenue, son odeur humaine s’est mêlée à celle du rat éventré. Moi qui étais juste au-dessus du rat, je l’ai poussé doucement du bout du tisonnier. Il a roulé sur le côté et, par l’entaille imposante qui lui balafrait toute la longueur de l’abdomen, est apparue, avant de glisser partiellement hors du bas-ventre, une poche translucide et violacée avec, à l’intérieur, cinq formes pâles toutes recroquevillées, les pattes serrées sous le menton. Quand la poche a touché le sol, j’ai vu un mouvement, la patte d’un des embryons de rat qui frissonnait, d’espoir peut-être, mais la mère était désespérément morte, il n’y avait plus rien à faire.

Sissel est venue s’agenouiller auprès de la rate, Adrian et moi debout derrière elle comme des gardes en faction, on aurait dit qu’elle jouissait de droits particuliers, ainsi agenouillée avec sa longue jupe rouge étalée en corolle autour d’elle. Avec le pouce et l’index, elle a ouvert la blessure de la mère rat, rentré la poche à l’intérieur, et refermé dessus la fourrure maculée de sang. Elle est restée plusieurs secondes dans cette position et nous n’avons pas bougé non plus. Puis elle a poussé un peu de vaisselle sale dans l’évier pour se laver les mains. Nous avions tous envie de sortir dehors à présent, alors Sissel a emballé la rate dans du papier journal et nous l’avons descendue. Sissel a soulevé le couvercle de la poubelle et j’ai placé le tout délicatement à l’intérieur. Ensuite, je me suis souvenu de quelque chose, j’ai demandé aux autres de m’attendre et j’ai remonté les escaliers quatre à quatre. C’était pour l’anguille que je revenais, elle ne bougeait pas dans ses quelques litres d’eau, et j’ai cru un moment qu’elle aussi était morte, jusqu’à ce que je la voie bouger quand j’ai soulevé le seau. Le vent était tombé à présent, le nuage se dissipait, nous avons marché jusqu’au quai tandis que le soleil le disputait à l’ombre. La marée arrivait rapidement. Nous avons descendu les marches de pierre qui menaient à l’eau, et là j’ai rejeté l’anguille dans le fleuve, et nous l’avons regardée disparaître, fugitif éclair blanc sous les eaux brunes. Adrian nous a dit au revoir, je m’attendais à le voir embrasser sa sœur avec fougue. Il a hésité un peu, puis il a filé en nous criant quelque chose par-dessus l’épaule. Nous lui avons souhaité de bonnes vacances. Sur le chemin du retour, Sissel et moi, on s’est arrêtés pour regarder les usines sur la rive d’en face. Elle m’a dit qu’elle allait laisser tomber ce boulot.

Nous avons hissé le matelas sur la table et nous nous sommes allongés devant la fenêtre ouverte, face à face, comme nous faisions au début de l’été. Une légère brise pénétrait la pièce, avec une lointaine odeur enfumée d’automne, et je me suis senti calme, limpide. Sissel a dit : Cet après-midi, on va faire un grand ménage, et puis on partira pour une grande balade à pied, au bord de l’estuaire. La paume de ma main s’est alourdie contre son ventre chaud et j’ai dit : oui.